lemonde

Paru dans l’édition datée du mercredi 14 janvier 2015

Lorsque le peuple de France, figé par tant de douleurs mais grandi par la merveilleuse mobilisation de ce week-end, se réveillera, non seulement il nous demandera des comptes, mais il exigera de nous des solutions, en tout cas pour ceux qui croient encore une classe politique qui l’a largement déçu depuis trente ans.

C’est là que celle-ci devra surprendre les Français en commençant par se remettre en cause. Il lui faudra apporter une réponse puissante, civilisationnelle, à ce choc dont chacun a immédiatement compris qu’il fracturera durablement notre nation. Comme le dit Régis Debray, ce n’est pas de proximité que la politique a besoin mais de hauteur.

La seule question qui vaille est celle-ci : au-delà de l’inévitable renforcement de l’arsenal sécuritaire et pénal, comment faire pour que nous formions à nouveau une Nation ? Comment, dans nos sociétés en crise, redonner à une jeunesse paumée une nouvelle espérance ? C’est une question existentielle qui est devant nous.

Nous entrons dans une nouvelle époque mais sans savoir laquelle. Car, derrière l’unanimisme de l’instant, c’est un corps social profondément meurtri que laissent derrière eux les frères Kouachi et Coulibaly : que faire de nos ennemis de l’intérieur ? Car, la France abrite le plus important contingent européen de djihadistes. Ils ne sont pas expulsables. Ils sont Français.

Au-delà des attentats que d’autres sociétés ont également subis à l’instar des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, notre vulnérabilité provient de notre incertitude à faire face à ces redoutables questions.

Ce qui est sûr, c’est que nous sommes en guerre, et la guerre n’appelle pas de demi-mesures, d’hypocrisies angéliques, de postures de circonstances, d’habiletés rhétoriques et temporaires, vite évacuées une fois l’émotion estompée. C’est une nouvelle société que nous devons bâtir.

Du côté politique, le retour à l’inertie, malheureusement probable, ne devrait pas être une option. Mais, à n’en pas douter, c’est la pente naturelle d’une classe politique qui, ne serait-ce que conceptuellement,  n’a ni les ressorts ni l’énergie pour apporter une solution, la plupart de ses représentants ne disposant pas du logiciel nécessaire à la compréhension d’une société française mutante et d’un monde encore plus mouvant. A moins, que dans un ultime sursaut de lucidité et de générosité….Les chances sont minces : ils ont déjà trouvé le moyen de briser le consensus national sur des polémiques politiciennes indigentes sur la présence ou non du FN aux manifestations. Ce qui est prévisible lorsque les partis politiques prétendent organiser une émotion collective : trop d’arrière-pensées, trop de soupçons de récupération.

Nous n’avons plus le droit d’échouer. C’est sur nos échecs et notre impuissance collective que s’est fracturée notre unité nationale au profit de deux messianismes mortifères et régressifs : d’une part, un messianisme islamiste tellement attractif auprès de nos jeunes ; d’autre part, un messianisme nationaliste du Front national qui séduit une France de moins en moins périphérique. Au milieu, gît une République prise en tenailles, vidée de sa substance, affaiblie par un renoncement méthodique à ses propres valeurs. Michel Houellebecq a déjà raison, non pas sur le plan électoral mais culturel, avec ce face-à-face conquérant entre l’islamisme radical et le nationalisme extrémiste. On n’en sort qu’en créant un messianisme républicain. Le problème, c’est que chacun, même ceux qui ne le sont pas, se dit républicain. Il faut cesser de faire de la République un slogan et un slogan politiquement correct sans portée opérationnelle. Les 4 millions de Français, qui ont marché ce week-end ont prouvé, dans leur communion collective, que la mystique républicaine n’est pas morte. La République doit renouer avec cette vocation spirituelle, ce spirituel sans lequel l’homme n’est qu’un robot sans âme, ce spirituel que les jeunes cherchent et croient trouver dans le salafisme ou le nationalisme. La République doit redevenir un messianisme, avec ce que le messianisme a de transgressif, de collectif, de discipliné, d’exigeant, de moral.

Il faut donc commencer par cesser de renoncer à nos valeurs et d’abord à la laïcité. Comment a-t-on pu, récemment encore, autoriser le port du voile pour les accompagnatrices des sorties scolaires ? Cette décision inique, scandaleuse et irresponsable a porté, dans un silence assourdissant, une entaille profonde au principe sacré de laïcité. C’est une défaite qui nous coûtera cher. Comme aujourd’hui, nous payons avec les attentats les renoncements d’hier en matière de laïcité comme sur l’affaire du voile de Creil en 1989.  

Plutôt que de les couvrir, il aurait mieux valu remplir les têtes de nos enfants. Il faut entendre Amedy Coulibaly justifier dans ce funeste Hyper Casher les raisons de son attaque : la Syrie, le Mali, le dévoilement de nos femmes etc…Ce qui frappe, c’est la bêtise du propos, celui d’un cerveau aux carences certaines faute d’instruction solide. Ils sont ainsi des millions de jeunes Français dont les cerveaux n’ont pas été formés,   à cause d’une instruction publique indigente qui a renoncé aux savoirs fondamentaux, seuls à même pourtant de leur donner les outils intellectuels susceptibles de leur faire comprendre le monde, au profit d’enseignements superficiels (ABCD), dangereux (genres) et de débats accessoires (rythmes scolaires). Comment s’étonner que les prédicateurs aient trouvé dans ces cerveaux déstructurés un terreau fertile vite rempli par la propagande salafiste ?

Enfin, la France a cru faire plaisir à sa jeunesse en l’inondant de libertés et en renonçant à la discipline. Et c’est dans des entraînements militaires éprouvants dans les montagnes arides que cette jeunesse supposée paresseuse a trouvé à se réfugier ! Les adultes n’ont pas compris ce besoin de discipline et d’autorité lorsqu’ils ont supprimé le service militaire.

Quant à l’Islam, qu’on arrête l’hypocrisie ! Combien de municipalités ont laissé prospérer les imams salafistes, le hallal au sein des cantines scolaires, les caïds et le trafic de stupéfiants pour avoir un semblant d’ordre dans les cités voire des gains électoraux ! Combien de gouvernements ont confié la représentation d’un supposé « Islam de France » à des personnalités certes médiatiques mais sans aucune audience auprès de la jeunesse !

Laïcité, instruction, autorité : telles sont les piliers d’un nouveau messianisme républicain, qui ne nécessite ni budget ni effectifs mais du courage politique. Simplement du courage.


Rama YADE
Ancienne Secrétaire d’Etat
aux Affaires Etrangères et aux Droits de l’Homme
Déléguée Générale du think tank « Allons Enfants ! »